Le recul observé ces derniers jours sur le marché des cryptomonnaies a remis à l’ordre du jour le rôle des actifs numériques non seulement comme instruments d’investissement, mais aussi comme moyens de règlement internationaux. Dans des pays comme la Russie et l’Iran, qui font l’objet de sanctions financières internationales étendues, les cryptoactifs et les stablecoins sont devenus l’un des canaux alternatifs pour les paiements transfrontaliers.
Selon l’analyse réalisée par « APA-Economics » sur la base de sources internationales, le principal risque pour ces pays ne réside pas tant dans la baisse du prix du Bitcoin que dans la liquidité des cryptoactifs, la possibilité de les convertir en monnaies traditionnelles et la résilience des infrastructures de paiement face aux sanctions.
Que se passe-t-il sur le marché des cryptomonnaies ?
Le 31 août, le Bitcoin s’échangeait au-dessus de 78 000 dollars. Le recul observé ces derniers jours intervient dans un contexte marqué par une hausse des anticipations d’augmentation des taux d’intérêt aux États-Unis et par un affaiblissement de l’appétit pour le risque sur les marchés mondiaux. Toutefois, il serait excessif de qualifier l’ensemble du mois d’août de mois baissier : le 25 août, le Bitcoin avait dépassé les 80 000 dollars, affichant alors une hausse d’environ 28 % depuis le début du mois.
Geoff Kendrick, responsable mondial de la recherche sur les actifs numériques à la banque britannique « Standard Chartered », estime que les inquiétudes liées à une intervention sur le marché obligataire américain et à une dépréciation de la monnaie renforcent la thèse du Bitcoin en tant qu’actif alternatif d’investissement. Cette analyse montre que, même si les pressions exercées à court terme par les taux d’intérêt et le dollar peuvent faire baisser son prix, les évolutions macroéconomiques plus larges continuent de soutenir l’intérêt pour les cryptoactifs.

La Russie intègre les cryptomonnaies dans les règlements du commerce extérieur
L’exemple russe montre de manière de plus en plus claire le passage des cryptomonnaies du statut d’instrument d’investissement à celui de moyen de règlement transfrontalier. Selon les informations de la banque russe PSB, le volume cumulé des transactions du stablecoin A7A5, adossé au rouble et lancé en février 2025, a approché les 140 milliards de dollars en août 2026. La plateforme A7 compterait environ 15 000 entreprises utilisatrices régulières et traiterait jusqu’à 2 000 paiements transfrontaliers par jour. La majeure partie de ces opérations serait réalisée avec des pays asiatiques, notamment la Chine.
Il ne faut toutefois pas considérer le chiffre de 140 milliards de dollars comme le montant réel du commerce extérieur réalisé par la Russie au moyen des cryptomonnaies. Ce chiffre représente le volume cumulé des transactions effectuées sur la plateforme et peut donc inclure plusieurs mouvements successifs des mêmes actifs. Par ailleurs, des stablecoins plus liquides, tels que l’USDT, indexé sur le dollar, sont également utilisés dans les règlements transfrontaliers.
La question essentielle ici concerne moins la valeur de la cryptoactif que ses possibilités de conversion. Si une entreprise ne peut pas convertir l’actif numérique qu’elle reçoit en yuan, en dollars, en dirhams ou dans une autre devise, l’utilité économique réelle d’un paiement techniquement effectué s’en trouve réduite. C’est pourquoi, dans le cadre des politiques de sanctions, les cibles ne sont désormais plus seulement les banques, mais aussi les plateformes de cryptomonnaies, les portefeuilles électroniques et les intermédiaires permettant l’accès aux actifs numériques.
En Iran, les cryptomonnaies sont devenues un canal financier parallèle
En Iran, le rôle des cryptomonnaies s’est accru dans un contexte de restrictions financières plus sévères. Selon les estimations de Chainalysis, le volume de l’écosystème des cryptomonnaies lié à l’Iran a dépassé 7,78 milliards de dollars en 2025.

Il n’est pas correct de présenter ce chiffre comme le volume des échanges extérieurs de l’Iran réalisés en cryptomonnaies. Cet indicateur inclut également les transactions effectuées par des utilisateurs individuels, des plateformes d’échange, des entreprises et des adresses liées à l’État.
Cela étant, les données montrent également que l’utilisation des cryptoactifs en Iran a augmenté durant les périodes de tensions politiques et géopolitiques accrues. Chainalysis considère les cryptomonnaies dans le pays à la fois comme une alternative financière et comme l’un des éléments d’un système financier parallèle. En 2026, les États-Unis ont par ailleurs élargi leurs restrictions visant les plateformes d’échange de cryptomonnaies iraniennes et les réseaux d’actifs numériques.
De plus, Washington a annoncé qu’il renforcerait les sanctions secondaires visant les institutions financières étrangères travaillant avec l’Iran. Cela signifie que la pression sur les canaux de paiement et de conversion alternatifs devrait encore s’accentuer.
Lorsque le Bitcoin baisse, le commerce diminue-t-il aussi ?
Il ne serait pas exact d’affirmer que la baisse du Bitcoin entraîne une diminution des échanges commerciaux de ces pays dans les mêmes proportions.
Si le règlement est effectué en Bitcoin ou en Ethereum, dont les prix sont volatils, une forte baisse peut entraîner une perte financière réelle pour la partie qui reçoit le paiement. Par exemple, si le cryptoactif perd 10 % de sa valeur entre l’expédition des marchandises et la conversion du paiement en monnaie traditionnelle, les revenus effectivement perçus par le destinataire peuvent également diminuer de 10 %.
Cependant, l’utilisation de stablecoins dans les règlements transfrontaliers permet de réduire ce risque. Le USDT étant adossé au dollar et l’A7A5 au rouble, une baisse de 10 à 20 % du Bitcoin ne signifie pas automatiquement que leur valeur nominale diminue dans les mêmes proportions.
Ainsi, du point de vue du commerce international, le principal risque n’est pas tant la variation des prix que la liquidité, la conversion et la continuité de la chaîne de paiement. Le fait qu’une plateforme d’échange soit sanctionnée, que des actifs détenus dans un portefeuille soient gelés ou qu’il devienne impossible de convertir les cryptomonnaies en monnaie réelle peut avoir un impact bien plus important sur une opération commerciale que les fluctuations du prix du Bitcoin.
Le directeur général de la BRI attire l’attention sur les risques liés aux stablecoins
Pablo Hernández de Cos, directeur général de la Banque des règlements internationaux (BRI), se montre lui aussi prudent quant à l’utilisation des stablecoins comme moyen de paiement à grande échelle.

Selon lui, les stablecoins pourraient poser des problèmes en matière de stabilité financière, d’interopérabilité entre les différents systèmes, de lutte contre le blanchiment d’argent et de souveraineté monétaire. De Cos estime que les stablecoins peuvent être utiles dans certains domaines spécifiques, mais que, sous leur forme actuelle, ils ne sont pas suffisamment fiables pour constituer la base d’un système de paiement à grande échelle.
La Syrie évolue déjà dans une direction différente
La Syrie, quant à elle, constitue actuellement un exemple allant dans la direction opposée. Le 24 août, les États-Unis ont retiré la Syrie de leur liste des États soutenant le terrorisme. Quelques jours plus tard, « Visa » et « Mastercard » ont effectué les premières transactions internationales par carte dans le pays.
Ce processus montre qu’à mesure que les canaux financiers traditionnels sont rétablis, le besoin obligatoire de moyens de règlement alternatifs peut également diminuer. Autrement dit, le rôle des cryptomonnaies dans le commerce extérieur dépend non seulement des possibilités offertes par la technologie, mais aussi du niveau d’accès d’un pays au système financier mondial.
Ainsi, dans le contexte des évolutions internationales, il ne suffit pas d’observer le marché des cryptomonnaies uniquement à travers le prisme du prix du Bitcoin. Les exemples de la Russie et de l’Iran montrent que les actifs numériques commencent à jouer, pour certains pays, le rôle d’une infrastructure parallèle de paiements transfrontaliers.
La baisse du prix du Bitcoin peut nuire aux entreprises qui effectuent des règlements en actifs volatils, tandis que les stablecoins réduisent ce risque lié aux fluctuations de prix. En contrepartie, d’autres risques apparaissent : gel des portefeuilles, sanctions visant les plateformes d’échange, diminution de la liquidité et difficultés à convertir les cryptoactifs en monnaies traditionnelles.
Les analystes estiment donc que, pour le commerce international des pays soumis à des sanctions, la question essentielle n’est pas de savoir jusqu’à quel niveau le prix du Bitcoin peut chuter, mais plutôt de déterminer dans quelle mesure la chaîne de paiements numériques peut rester opérationnelle.