Dans le cadre d'une affaire penal ouverte par le Service de sécurité nationale de la République d'Azerbaïdjan, une autre audience a eu lieu concernant Martin Ryan, accusé d'espionnage au profit de la France, et Azad Mammadli, accusé de trahison, rapporte l'APA.
Lors du procès devant le tribunal des crimes graves de Bakou, présidé par le juge Elmin Rustamov, Martin Ryan a demandé la parole.
« Les Français allaient m'aider à créer une entreprise… »
Il a déclaré que certains termes avaient été mal interprétés lors de la traduction de sa déclaration : « Je tiens à clarifier certains éléments. Les expressions “coopération secrète” et “réunion secrète” ont été traduites en français comme s’il s’agissait de rencontres clandestines, mais ce n’est pas le cas. Je n’ai jamais eu de réunions secrètes avec eux. J’ai échangé avec les agents présumés en présence de nombreuses personnes, dans des lieux publics. Tout le monde le savais, y compris Azad Mammadli. »
La déclaration de Martin Ryan a continué d’être diffusée au cours du procès.
Lors de l’enquête préliminaire, il a expliqué avoir rencontré Frédéric Devos, un agent des services spéciaux français, au café « Araz », avant d’aller se promener avec lui. Au cours de leur conversation, le conflit entre l’Azerbaïdjan et l’Arménie a été abordé. Frédéric Devos lui a alors demandé si des mercenaires turcs et pakistanais combattaient aux côtés de l’Azerbaïdjan. M. Ryan a répondu aux questions en s'appuyant sur ce qu'il avait lu sur Internet. Il a ensuite demandé son souhait d’obtenir un soutien pour créer une entreprise. Frédéric Devos lui aurait répondu qu’il ferait appel à des hauts fonctionnaires pour l’aider dans cette démarche.
Des photographies ont été présentées au tribunal
Selon la déclaration, Frédéric Devos souhaitait coopérer avec des personnes francophones et s’était donc intéressé aux étudiants de l’Université d’État des relations internationales de Moscou. Martin Ryan a indiqué l’avoir mis en contact avec Azad Mammadli. Par la suite, ce dernier a présenté Frédéric Devos à sa connaissance azerbaïdjanaise, identifié comme A. Ş.
Quelque temps plus tard, les parents de Martin Ryan lui ont rendu visite. Des clichés extraits de son téléphone et intégrés au dossier pénal montrent Martin en compagnie de son père, de sa mère, de ses amis, ainsi que de l’agent de renseignement français Laurent Lodi, accompagné de son épouse et de leur fille. Ils apparaissent réunis dans la maison louée par Martin, située dans l'arrondissement de Sebaïl de Bakou, puis ils se rendent à une fête. Lors de l'une de ces soirées, Laurent Lodi lui aurait promis de lui offrir un clavier, promesse qu’il a tenue près de l’ambassade.
D’autres photos, montrant Martin Ryan, Laurent Lodi et plusieurs invités lors d'une fête d’anniversaire organisée pour Z. M., un Azerbaïdjanais ayant étudié en France, ont également été soumises à la cour.
Quelque temps plus tard, les parents de Martin Ryan sont venus lui rendre visite. Des photos prises avec son téléphone et jointes au dossier pénal montrent Martin Ryan, son père, sa mère, ses amis et l'agent de renseignement français Laurent Lodi, sa femme et sa fille se réunissant dans sa maison louée dans le quartier de Sabail, puis se rendant à une fête. Ces soirs-là, Laurent avait promis d'offrir un clavier à Martin. Il l'a offert près de l'ambassade.
De plus, des photos d'une fête à laquelle Martin Ryan, Laurent et d'autres personnes ont participé pour célébrer l'anniversaire de Z.M., un Azerbaïdjanais ayant étudié en France, ont été présentées au tribunal.
Fêtes, événements et fausse amitié…
Il a été constaté que à la fin du mois de mars de la même année, un homme prénommé Jérôme a contacté Martin Ryan après avoir obtenu son numéro de téléphone auprès de Laurent. Jérôme était un agent des services de renseignement français.
Martin Ryan a également déclaré qu’en octobre 2019, Azad Mammadli et l’homme d’affaires français Serge Banvel avaient assisté ensemble à un événement organisé par l’Association de la Francophonie de Bakou.
Frédéric Devos et son epouse travaillant à l’ambassade les auraient alors encouragés à participer plus régulièrement à ce type de rassemblements. Ils y ont effectivement pris part à plusieurs reprises par la suite.
Plus tard, à l’occasion de Noël, Martin Ryan a invité Laurent Lodi ainsi que d'autres connaissances à une fête organisée dans sa maison de location. Après cet événement, il n’a plus réussi à entrer en contact avec Laurent. Il a confié avoir cru à une véritable amitié, avant de comprendre que Laurent était en réalité un agent de renseignement, et qu’il l’avait utilisé à des fins professionnelles.
Des agents français s’intéressaient aux affaires intérieures…
Azad Mammadli a confié à Martin Ryan que Laurent ne s’intéressait pas directement à lui, mais plutôt aux affaires intérieures de l’Azerbaïdjan, ajoutant qu'il observait son entourage avec méfiance, ce qui l’a amené à soupçonner qu’il s’agissait d’un agent des services de renseignement.
Martin Ryan a également déclaré qu’un journaliste azerbaïdjanais l’avait contacté la même année pour une interview en visioconférence. Par la suite, d’autres journalistes ont sollicité son point de vue, en tant que citoyen français, sur la position de la France vis-à-vis du conflit entre l’Azerbaïdjan et l’Arménie. Selon lui, ces interviews et la publication d'articles ont contribué à détériorer sa réputation en France, ce qu’il a vécu difficilement.
Il a par ailleurs indiqué qu’il soupçonnait Z. M. d’avoir été convoqué par Laurent Lodi auprès des services spéciaux.
Martin Ryan a également affirmé que Jérôme Gassarino avait pris le relais de Frédéric Devos dans ses interactions avec lui. Gassarino lui avait posé des questions sur la création d'une entreprise en Azerbaïdjan, les relations entre l’Azerbaïdjan et l’Iran, ainsi que sur les individus qui l’intéressaient particulièrement.
Toujours selon M. Ryan, un contact téléphonique avait été établi avec Azad Mammadli afin de convenir d’une rencontre. Ils s'accordent de ne pas se réunir à proximité de l’ambassade.
« Les agents de renseignement recueillaient des informations. J'ai des connaissances sur l’Iran, et Azad sur la Russie »
Une conversation téléphonique enregistrée sur décision judiciaire révèle que Martin Ryan a conseillé à Azad Mammadli de limiter sa consommation d’alcool et de faire preuve de discrétion. Il lui avait recommandé de ne pas aborder certains sujets à voix haute lors d’événements publics, de préserver sa réputation. Il a fait savoir qu'il fallait se méfier des sujets susceptibles d'être mal compris.
Martin Ryan a aussi mentionné à Azad que deux personnes portant le nom de Laurent travaillaient à l’ambassade.
Il a été noté qu’Martin Ryan avait transmis des informations selon lesquelles des personnes d’origine arménienne, titulaires de passeports russes, étaient en train de quitter la région du Karabakh.
Lors de cet échange téléphonique, Azad Mammadli avait également exprimé son souhait de rencontrer les forces armées françaises plutôt que le FSB russe, dans le corridor de Zanguézour.
Martin Ryan a poursuivi son témoignage, affirmant que les agents du renseignement cherchaient à lui soutirer des informations. Il a précisé qu'Azad était informé des affaires russes et qu'il était informé des affaires iraniennes.
De plus, lors d'une conversation téléphonique, ils ont exprimé leurs soupçons quant à une possible surveillance exercée par le Service de sécurité concernant leurs rencontres avec des agents du renseignement français.
Le procès se poursuivra en septembre, rapporte l'APA.
A noter que, les deux accusés ont été arrêtés le 4 décembre 2023. Le Service de sécurité naionale a inculpé Martin Ryan, PDG de la [société basée à Bakou] SARL Merkorama, en vertu de l’article 276 du Code pénal de la République d’Azerbaïdjan, relatif à l’espionnage.
D’après l’acte d’accusation, Martin Ryan aurait été recruté par des agents de la DGSE (Direction générale de la sécurité extérieure) française, qui l’auraient utilisé comme agent de renseignement dans le cadre d’une coopération clandestine. Ces agents ont depuis été déclarés « persona non grata » et expulsés du territoire azerbaïdjanais.
Dans le cadre de la même procédure pénale, le citoyen azerbaïdjanais Azad Mammadli a été poursuivi en vertu de l’article 274 du Code pénal, portant sur la haute trahison.