Le retour des Azerbaïdjanais occidentaux : dimensions historiques, juridiques et stratégiques
Les Azerbaïdjanais occidentaux constituent une communauté ethnique azerbaïdjanaise ayant historiquement habité le territoire de l’actuelle République d’Arménie, mais qui fut victime de plusieurs vagues de déplacements forcés au cours du XXᵉ siècle. La dernière et la plus massive de ces expulsions eut lieu entre 1987 et 1991, lorsqu’en une seule nuit plus de 300 000 Azerbaïdjanais furent chassés de leurs foyers et réduits au statut de réfugiés. Cet événement représenta non seulement une tragédie humanitaire profonde, mais également une violation flagrante du droit international. Aujourd’hui, la question du retour ne se réduit pas pour l’Azerbaïdjan à une problématique politique : elle constitue un impératif de justice historique et une condition essentielle de la paix durable dans la région.
L’analyse de cette problématique impose un regard rétrospectif. Les racines du déplacement des Azerbaïdjanais occidentaux remontent au XIXᵉ siècle. À la suite des traités de Goulistan (1813) et de Turkmentchaï (1828), l’Empire russe consolida son contrôle sur le Caucase méridional et organisa la réinstallation de dizaines de milliers d’Arméniens venus d’Iran et de l’Empire ottoman dans le territoire correspondant aujourd’hui à l’Arménie (cf. Statistiques du Gouvernorat d’Erevan, 1832–1916). À partir de ce moment commença pour les Azerbaïdjanais occidentaux une période de marginalisation systématique. La violence organisée contre les communautés azerbaïdjanaises locales s’intensifia en 1905–1906, marquant la première vague d’expulsions massives, caractérisée par la destruction de villages, des massacres et l’expulsion forcée des habitants de leurs terres ancestrales.
D’autres vagues suivirent au XXᵉ siècle : entre 1918 et 1920, de vastes opérations de nettoyage ethnique frappèrent des régions comme Erevan, Zangibasar et Vedibasar ; en 1948–1953, plus de 100 000 Azerbaïdjanais furent déplacés de la RSS d’Arménie vers la plaine Koura–Araz en RSS d’Azerbaïdjan par décision du Conseil des ministres de l’URSS ; enfin, entre 1987 et 1991, la vague ultime d’expulsions aboutit à la disparition totale de la population azerbaïdjanaise d’Arménie, soumise aux violences, aux déplacements forcés et à la destruction de ses maisons, mosquées et cimetières. L’ensemble de ces étapes transforma l’Arménie en un État monoethnique.
Face à cette tragédie, plus de 300 000 Azerbaïdjanais réfugiés en Azerbaïdjan se regroupèrent dans la Société des Réfugiés d’Azerbaïdjan, laquelle devint par la suite la Communauté de l’Azerbaïdjan occidental. En janvier 2023, la Communauté adopta et présenta publiquement le Concept du Retour, un document définissant à la fois un cadre juridique et une stratégie opérationnelle. L’objectif central de ce Concept est d’assurer le retour pacifique, sûr et digne des Azerbaïdjanais expulsés d’Arménie. Cet objectif trouve un fondement explicite dans divers instruments du droit international, notamment :
1. La Déclaration universelle des droits de l’homme (1948), article 13
2. Le Pacte international relatif aux droits civils et politiques (1966), article 12
3. La Convention européenne des droits de l’homme et le Protocole n°1, article 1
4. Les Principes du HCR (1996)
Selon ce Concept, tous les Azerbaïdjanais déplacés de force et leurs descendants conservent le droit au retour. Celui-ci doit être mis en œuvre avec des garanties internationales et par le biais de mécanismes de vérification. Le Concept prévoit l’établissement d’une mission de paix internationale dotée d’un mandat pour garantir la sécurité. La restitution des droits de propriété — ou à défaut une compensation par l’État arménien — constitue également un principe essentiel. La sauvegarde du patrimoine culturel en Azerbaïdjan occidental — restauration des sites historiques, toponymes et monuments religieux — doit accompagner ce processus. Enfin, la Communauté de l’Azerbaïdjan occidental est reconnue comme le représentant légitime de la population déplacée. Le Concept accorde aussi une place au principe de réconciliation : la coexistence pacifique et le respect mutuel entre Arméniens et Azerbaïdjanais.
Le Concept du Retour a rapidement acquis une visibilité internationale. Le 28 mars 2023, à peine deux mois après sa présentation, il fut diffusé par le Secrétariat de l’ONU en tant que document officiel du Conseil de sécurité, de l’Assemblée générale et du Conseil économique et social. En décembre 2024, il fut présenté en sept langues lors du Quatrième Forum mondial de l’UNESCO à Barcelone, dans le cadre des thématiques sur le leadership féminin et la construction de la paix.
Le droit au retour, tel que reconnu par le droit international, est un droit inaliénable, non conditionné par des accords politiques. Il est fermement ancré dans plusieurs instruments juridiques, parmi lesquels :
• Déclaration universelle des droits de l’homme (1948), article 13 : « Toute personne a le droit de revenir dans son pays. »
• Pacte international relatif aux droits civils et politiques (1966), article 12 : « Nul ne peut être arbitrairement privé du droit d’entrer dans son propre pays. »
• Convention européenne des droits de l’homme, article 8 (droit au respect de la vie privée et familiale) et Protocole n°1, article 1 (droit de propriété).
• Principes du HCR, reconnaissant le droit des déplacés à un retour « sûr, volontaire et digne ».
Bien que ce droit soit absolu en principe, sa mise en œuvre dépend de la volonté politique, des garanties de sécurité et de la mise en place de mécanismes internationaux. Des précédents historiques témoignent de sa faisabilité :
1. Bosnie-Herzégovine (Accords de Dayton, 1995) — retour des personnes déplacées à la suite du nettoyage ethnique.
2. Chypre — arrêts de la Cour européenne des droits de l’homme relatifs à la restitution des biens et à l’indemnisation.
3. Réfugiés palestiniens — Résolution 194 de l’Assemblée générale de l’ONU confirmant leur droit au retour.
Ces exemples démontrent l’existence de fondements juridiques et diplomatiques pour le retour des Azerbaïdjanais occidentaux et l’encadrement de ce processus par le droit international. Toutefois, des obstacles majeurs subsistent, parmi lesquels :
• La politique monoethnique de l’Arménie et l’absence de volonté politique ;
• L’insuffisance des garanties de sécurité ;
• L’absence de mécanismes de restitution des biens ;
• La destruction du patrimoine culturel et les difficultés liées à sa restauration.
Le Concept du Retour de la Communauté de l’Azerbaïdjan occidental constitue ainsi une feuille de route stratégique pour la restauration de la justice historique, l’application du droit international et la consolidation d’une paix durable dans la région. Sa reconnaissance sur les plateformes de l’ONU et de l’UNESCO lui confère une légitimité internationale. Sa mise en œuvre requiert toutefois non seulement un engagement national mais aussi une coopération internationale soutenue. La Communauté assume la responsabilité de documenter les faits (preuves des déportations, archives, photographies, témoignages), de saisir les juridictions internationales, de mener un plaidoyer diplomatique et une stratégie de communication, ainsi que de préparer des plans détaillés en matière de sécurité et d’intégration sociale.
Cet article est publié dans le cadre du projet « L’Histoire de la douleur », mis en œuvre par l’ONG Union citoyenne pour la recherche et le développement avec le soutien de l’Agence d’État pour le soutien aux organisations non gouvernementales de la République d’Azerbaïdjan.